Le Butô, à vrai dire, a toujours cultivé la métamorphose comme essence de l'Etre. Le corps est à la fois humain et animal, minéral et végétal, nouveau-né et mourant, obscur et lumineux. La danse est un voyage intérieur à travers différentes épaisseurs de temps et d'espace. « Nous pouvons trouver notre réalité cachée, comme si nous vivions notre vie et notre mort au même moment », disait Hijikata, qui ajoutait : « il faut vivre avec les morts, les inviter tout près de nos corps ».
Lisière, porosité : le maquillage blanc des corps du Butô dessine cette surface neutre, qui abstrait le corps réel, dé-personnalise ses affects, et en fait la page blanche où vie et mort, présence et absence, échangent leurs densités. Le visage devient un masque, malléable à merci, que traversent toutes sortes de figures, comme des nuages dans un ciel changeant. De l'interprète-fétiche de Tatsumi Hijikata, Yoko Ashikawa, un critique japonais écrivait : « elle est capable de se métamorphoser en une figurine de cire, en marbre, en terre, en insecte, démon, sorcière, chien, bébé, cadavre. Son sourire est le sourire d'un fantôme, d'une vieille femme, d'une poupée, d'une pierre, d'une jeune fille, d'un vent ; la solitude d'une âme lorsque toutes les créatures se sont tues devant le mystère de l'existence, le tremblement du néant de celui pour qui le sourire est la seule résistance possible ». Et Hijikata donnait à ces expressions du visage le nom de « Hito-gata », qui désigne au Japon de petites figurines en papier plié dont on se sert pour conjurer les dieux.
Qui a vu danser Carlotta Ikeda sait à quel point de raffinement elle maîtrise cet art de la métamorphose qu'elle rend à la fois visible et imperceptible, dilatant le temps de la vision dans une « lenteur du geste qui permet toutes les interprétations » (Paul Claudel). Tremblement du néant ? « La transformation idéale serait de devenir ce qui n'existe pas, et pour devenir rien il faut se transformer en toutes choses », dit Ko Murobushi, alter ego en chorégraphie de Carlotta Ikeda.
La métamorphose dont on parle ici n'est pas celle de l'histrion, apte à mimer en les caricaturant des caractères expressifs. Elle est, chez Carlotta Ikeda, fluctuation d'états intérieurs, qui engagent le corps tout entier. Contrairement à la danse occidentale, dont les techniques reposent le plus souvent sur un principe d'isolation et de dissociation des différentes parties du corps, le Butô engage le corps dans sa globalité articulaire, organique, sensible : dans une interview, Carlotta Ikeda raconte qu'Hijikata apprenait « à ne sacrifier aucun élément du corps, à transformer tout ce qui est tenu pour négligeable en richesses inouïes ».